La critique traite les romans d’Annie Ernaux, de Didier Eribon et d’Edouard Louis de romans autosociobiographiques. Et elle frappe dans le noir.
Le roman « En finir avec Eddy Bellegueule » nous livre le récit autobiographique d’un jeune homme qui réussit le passage de sa jeunesse incroyablement terrible à l’acceptation de lui-même et qui évolue en quelque sorte comme transfuge d’un passé échoué vers un avenir qui le laisse espérer. L’auteur nous décrit l’horreur de la vie du jeune Eddy qui la passe dans une pauvreté absolue, qui est maltraité par ses camarades à cause de son homosexualité, qui souffre du rejet constant de la société et qui essaie en vain de combattre son destin.
Il se bat constamment contre «sa voix féminine, sa démarche évidemment pas comme celle des garçons et sa peine à tenir le regard.» p.77.
Banni des autres garçons de l’école et même continuellement maltraité par un duo qui le traite de «pédé», qui le bat et lui crache dans le visage — il est vrai que les autres mères du village vantent son comportement exemplaire à sa propre mère — parce qu’il ne correspond pas à l’image des «durs». Mais Eddy refoule la douleur physique et la remplace par la honte, par l’humiliation.
Victime de ces sentiments, de ce dilemme il s’applique à en trouver une issue. Tout d’abord il essaie de les combattre en s’approchant d’une fille.
Mais l’échec est total et il ne lui reste que la fuite. Celle-ci s’annonce par une audition au théâtre dans la capitale de la Picardie et nous rappelle plusieurs éléments du film «Billy Elliot».
Que la fuite ait du succès fait de cette œuvre un Bildungsroman.
Etonnant qu’un auteur si jeune — il a écrit ce roman à l’âge de 22ans — puisse écrire une telle analyse précise et honnête de son propre charactère, sans se désigner victime des circonstances sociales, sans juger les mœurs qui déterminent la vie de sa famille et dans ce village où les rumeurs dominent le quotidien.
Louis a deux voix, l’une est celle du jeune garçon qui décrit les commentaires des villageois, qui relate les remarques de ses parents, qui note les commérages des villageois. L’autre est celle du sociologue qui analyse les mécanismes logiques qui influencent la vie de son protagoniste.
Dans notre cercle littéraire il y avait les lectrices qui avaient des difficultés à lire ce reportage d’une jeunesse horrible qui étaient même choquées par ce récit, à côté de celles qui étaient étonnées de la distance de l’écrivain, de sa façon de raconter les événements comme une suite de causes et conséquences.
Du point de vue langagier il est intéressant que la première partie «Picardie» n’utilise que l’imparfait pour insister sur l’impossibilité de bouger, d’avancer.
Dès qu’il y a la possibilité d’une fuite, surgit le passé simple: «Toute la nuit fut consacrée à l’élaboration de ma nouvelle vie loin d’ici.» p.196
NB: il est intéressant d’apprendre que Louis dit dans une interview: Mon frère (personnage de son nouveau livre) a succombé à l’hétérosexualité, moi, mon homosexualité m’a sauvé.